3 questions à Gilles Kepel

« Le clivage se situe entre ceux qui sont à l’intérieur du marché du travail et ceux qui en sont exclus »

#FuturDeLaSociété #VivreEnsemble #Inégalités #Fracture

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, Gilles Kepel a écrit de nombreux ouvrages sur l'islamisation des banlieues. En 2016, il publie « La Fracture » mettant en perspective les menaces qui pèsent sur notre société.

Quel tableau brossez-vous de la société française aujourd’hui ?

L’opposition droite/gauche est aujourd’hui remise en cause. Elle s’est construite au XIXème siècle sur les bases d’une société industrielle de quasi plein emploi avec des conditions de travail inhumaines. Elle était censée traduire les oppositions de la société entre les oppresseurs et les opprimés ou, pour utiliser une autre terminologie, entre le monde de l’entreprise et celui de la solidarité sociale. Ce n’est plus le cas. Le clivage se situe entre ceux qui sont à l’intérieur du marché du travail et ceux qui en sont exclus. Ces derniers ont le sentiment que leurs savoirs sont obsolètes, qu’ils sont inemployables. Ce sont des gens issus des classes populaires ou de l’immigration. Leur situation ne correspond plus à l’antagonisme droite/gauche.

Est-ce à cet endroit que vous situez « la fracture » ?

Oui. Parmi ces gens qui sont « à l’extérieur », exclus du monde du travail, il y a d’un côté ceux que j’appelle  « les petits blancs » des zones périurbaines et de l’autre les jeunes des quartiers issus de l’immigration. Les premiers ne s’identifient pas aux gagnants du système, les seconds (pour lesquels le chômage s’élève à plus de 40 %) n’adhèrent plus aux valeurs de la République. Les terroristes de Daech sont produits par ces quartiers, mais on y trouve aussi des « convertis » qui viennent du milieu des « petits blancs » et des zones « périphériques » sensibles à l’idéologie frontiste.

Le débat politique appréhende-t-il le problème à la hauteur des enjeux ?

Dans la logique du djihadisme, la fracture identitaire doit aboutir à la guerre civile. L’objectif est de multiplier des attentats pour créer une réaction des non-musulmans, basée sur un sentiment d’insécurité physique et culturelle. Les djihadistes tentent d'embrigader les musulmans de France et de les souder contre l'“islamophobie” imputée à la société. Ces replis déchirent le tissu social et balkanisent notre société. Certains politiques essayent de surmonter cette fracture, d’autres pour récolter des voix la flattent ou la minimisent. La clé pour résoudre cette situation se situe dans l’accès au travail et en aval dans la capacité de l’école à procurer des savoirs permettant d’en trouver un.

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